27 avril 2008

INTERVIEW DE MGR PIERRE FARINE

Pour le numéro 10 du journal N'APP-News, j'ai eu l'occasion d'avoir un entretien avec Mgr Farine, évêque auxiliaire du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg.

Comme le site du journal tourne un peu au ralenti, en voici la version intégrale... 

 

  1. Mgr Pierre Farine: Sa personne

Qu'est-ce qu'un évêque auxiliaire?

L'évêque est le successeur des Apôtres, tout simplement! Rien que ça, mais tout ça quand même. Le collège des apôtres est sous la responsabilité de Pierre. Le successeur de Pierre, le pape est entouré du collège des évêques, successeurs des apôtres. Ce collège compte actuellement à peu près 4'000 évêques.

L'évêque auxiliaire est un évêque qui n'est pas l'ultime responsable du diocèse, il est le premier collaborateur de l'évêque diocésain. L'étendue, la complexité et les difficultés d'un diocèse détermine la nécessité de la présence d'un évêque auxiliaire ou non. Du fait de la grandeur du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, qui recouvre quatre cantons (et chacun de ces cantons est un état), je suis responsable du canton de Genève, mais le responsable ultime reste l'évêque diocésain. On a régulièrement des rencontres en conseil épiscopal, où sont traitées toutes les affaires d'une certaine importance.

Vous êtes évêque titulaire de Traù (Trogir).

Comme chaque évêque est titulaire d'un territoire, un évêque auxiliaire est aussi titulaire d'un territoire, mais d'un territoire qui n’est plus diocèse, ou qui a été annexé par un autre diocèse. Par exemple autrefois, l'abbé de St-Maurice, qui était évêque, était évêque de Bethléem qui n'est plus un diocèse mais qui l'a été il y a longtemps.

Trogir est une ville de Croatie, à côté de Split, sur l'Adriatique. C'est une ville absolument extraordinaire, charmante, belle, déclarée bien de l'UNESCO. Je n'y suis jamais allé. Il faudra que j'y aille. Je suis en contact avec le maire de Trogir et je lui promets depuis bientôt 12 ans que j'irai le trouver.

Un petit mot concernant votre devise épiscopale: "Soyez toujours dans la joie!"

Elle est tirée de la lettre aux Philippiens: "Soyez toujours dans la joie du Seigneur" (Ph 4, 4). Parce que la joie nous vient du Seigneur. Ce n'est pas la joie où je me bats le flanc en disant: "le monde il est beau" ou des trucs comme ça. La joie du Seigneur, c'est se réjouir de ce que le Seigneur nous a sauvés, c'est la joie qui est dans le Seigneur lui-même.

Lorsque je suis devenu évêque, Mgr Grab, qui était évêque du diocèse à ce moment-là, m'a dit que je pouvais choisir une devise si je le voulais mais que je n'étais pas obligé. Et puis pendant la nuit, j'ai été réveillé et j'ai pensé à cette phrase-là. Elle m'a donc été donnée. Elle m'est venue dans la tête, mais je ne savais pas où elle se trouvait dans le Nouveau Testament. J'ai donc dû aller chercher... "Soyez toujours dans la joie". Et je n'en suis pas mécontent. La vie de chrétien n'est certes pas toujours facile, mais malgré tout il y a toujours la joie d'être dans le Seigneur. C'est quelque chose qui m'a toujours accompagné durant tout mes 12 années d'épiscopat.

  1. Mgr Pierre Farine: Les chrétiens dans le monde

La situation du Christianisme en Europe est délicate. Vous, en tant qu'évêque, vous avez peut-être un regard plus large sur le Christianisme ailleurs. Pourriez-vous nous partager des signes d'espérance de l'Église dans le monde, peut-être ailleurs qu'en Suisse?

En Suisse, malgré tout, il y en a quand même. C'est vrai que le catholicisme en Europe n'a pas le vent en poupe. Je crois que l'Europe a eu des périodes de foi extrêmement forte et puissante et qu'elle a connu aussi des creux. Pour moi, l'ennemi numéro 1, si je peux ainsi m'exprimer, c'est notre société de consommation. Bien sûr, nous sommes obligés de consommer, mais je ne suis pas obligé de consommer des fraises à Noël. C'est cette mentalité consumériste des pays de bien être (des pays qui ont fait des choses fabuleuses au niveau de la science et des arts), cette mentalité matérialiste que je condamne. Jean-Paul II a même dit que l'Europe avait perdu son âme! Et là, il y a un problème.

Alors on me dit: "L'Église en Europe va mal". Et c'est vrai, l'Église va mal, mais c'est parce que la société va mal. L'Église ne fait pas le poids face à qui se passe dans le monde, elle devient un peu une pauvrette Église. L'Europe n'est quand même pas peuplée que de mauvaises gens, même s'ils ne vont pas tous les dimanches à la messe. Par exemple: j'ai un neveu qui, le jour de sa première communion, a dit à ses parents qu'il ne voulait plus en entendre parler. Il est athée, mais c'est un garçon qui a un style de vie d'une grande rectitude, bien qu'il n'ait pas de références chrétiennes. Il vit des valeurs humaines et il les vit avec une certaine rigueur, et il y a de nombreuses personnes qui sont comme ça.

Il y a donc des signes d'espérance. Un autre signe d'espérance, par exemple, ce sont ces 40'000 jeunes de Taizé qui se sont réunis à Genève en fin d'année 2007. Sur 350 millions d'Européens, 40'000 ça ne fait pas beaucoup, c'est vrai. Mais en attendant, ils sont là. Ils viennent de tous les pays et signifient un style de vie chrétien autre que la pure consommation. Ils sont donc le signe d'une espérance pour l'Europe. Ils ne sont pas les seuls: il y a les JMJ, des mouvements pour les adultes aussi, etc. Ils attestent que tout ne se termine pas dans la consommation, qu'il y a autre chose dans la vie et qu'elle a un sens. Et cela ne mourra pas!

Je dis toujours que la base de l'humanité est saine. Certes, il y aura toujours dans l'humanité des gens qui profitent, qui tuent, qui assassinent, qui font la guerre, etc. Mais la base de l'humanité est saine. Et on l'a vu à Genève et dans l'arc lémanique avec cet accueil formidable des jeunes de Taizé. Ce qui a permis à des gens de se révéler et de donner leur mesure.

Si chez nous nos communautés chrétiennes sont rabougries, elles sont là malgré tout; et il y a une vitalité et des personnes engagées. Aujourd’hui, les gens qui viennent à la messe viennent pour quelque chose (je ne dis pas qu'ils viennent tous pour adorer Dieu, pour l'Eucharistie) et on n'a jamais eu autant de monde à la messe que lors de la fête de Noël 2007. Les chrétiens sont là, bien que moins nombreux. Et ils sont le sel de la terre et il faut qu'ils continuent à l'être.

Je suis optimiste. Des gens me disent que tout est fichu, que l'Église est en morceau, que le Pape ne dit que des bêtises, etc. En tous cas, ce n'est pas mon analyse. Parce que si c'est vrai, il ne me reste plus qu’à partir! Si le bateau coule, je pars... je ne vois pas ce que je ferais dans un bateau qui coule. Mais je suis d'accord que parfois ce bateau prend un peu d'eau.

Dans d'autres parties du monde, dans certains pays du tiers monde, c'est le contraire de l'Europe: c'est un catholicisme en extension. Avec d'autres problèmes... Un prêtre de notre diocèse qui a été Fidei Donum au Brésil a vu sa paroisse passer de 8'000 à 20'000 personnes en trois ans. Ce n'est pas vraiment ce que l'on voit chez nous.

Malgré tout, je n'arrive pas à dire que dans ces pays, grâce à la pauvreté, on a plus facilement accès au mystère. Je connais une personne qui certainement a beaucoup de biens mais qui s'en fiche complètement. Pour elle, l'important c'est Dieu. Mais c'est vrai que les richesses peuvent être un écran pour Dieu. C'est ce que nous dit l'évangile avec le jeune homme riche. On dit aussi que si vous êtes malheureux vous vous tournez plus facilement vers Dieu. C'est vrai mais enfin je ne veux quand même pas souhaiter aux gens d'être malheureux pour qu'ils se tournent vers Dieu.

Dans ces pays, il y a moins de richesses, mais il y a aussi moins de richesses culturelles, moins de richesses d'enseignement. La formation de base est minime.

Y a-t-il des peuples plus religieux que d'autres? Les européens sont-ils particulièrement froids? Je ne sais pas. Dans certains pays, la religion populaire, la religiosité est très présente, plus qu'ici. Alors il y a des gens qui regardent la religion populaire un peu de haut. Il faut faire très attention: moi je n'en sais rien où commence la superstition et où finit la foi. Je ne suis pas le bon Dieu.

Nous connaissons de nombreux jeunes qui partent dans des pays défavorisés avec, par exemple, Points-Coeur ou d'autres pour annoncer le Christ. Ce sont aussi des signes d'espérance. Mais par ces démarches ne cherche-t-on pas imposer notre foi? Notre foi nous apporte tellement de joie que l'on a envie de la partager. Mais de quelle manière?

Prenez par exemple la démarche de Charles de Foucauld. Il est allé uniquement comme présence au milieu des musulmans. Une présence de prière, tout simplement. C'est vrai qu'actuellement on n'évangélise plus comme autrefois. Je crois qu'on évangélise aujourd’hui surtout par notre présence, par nos actes. Une de mes amies est médecin au Cameroun. Elle est chrétienne, et elle est responsable d'un hôpital. Et les musulmans lui demandent pourquoi elle fait ça pour eux. Ça les interroge. Et elle, elle fait ça comme une démarche personnelle de foi. Elle aurait pu vivre en Suisse, ouvrir un cabinet, avoir une belle villa et une belle famille. Mais elle a choisi un autre style de vie. Les chrétiens doivent montrer qu'il y a aussi une certaine gratuité.

Il faut aussi que l'Église continue d’annoncer haut et fort la bonne nouvelle de Jésus Christ. Actuellement, dans notre diocèse, on a un slogan: "Proposer la foi". On n'impose pas, mais on a quand même le droit de dire que l'on est chrétien. Si je choisis tel style de vie, si je suis prêtre, c'est parce que j'ai été appelé.

Chez nous, surtout dans les villes, on remarque que la majorité des chrétiens est issue de l'immigration (italienne, portugaise, espagnole, etc).

Dans les cantons de Vaud et de Genève, la moitié de la communauté catholique est étrangère. Ici à Genève, entre la communauté de langue italienne, espagnole, portugaise et anglaise, on arrive à la moitié de la communauté catholique de Genève. Et en plus il y a tous les autres pays... Par leur présence, ils nous évangélisent. Mais nous nous évangélisons mutuellement, je crois. Comme nous nous intégrons mutuellement: le fait de vivre ensemble différents nous rend tous différents.

Être dans le monde sans être du monde.

Ce qui est très important, c'est que les chrétiens (les catholiques en particulier) doivent vivre en chrétiens dans leur quotidien. Ils doivent discerner les choix en tant que chrétiens. Et c'est d'ailleurs pour cela que l'Église existe: c'est pour que les gens soient en communication et donc en communion avec Dieu et qu'ils vivent comme témoins du Christ. Être témoins, c'est vivre vraiment en chrétiens, faire des choix chrétiens. Il y a des choses que je fais, il y a des choses que je ne fais pas parce que je suis chrétien. Et ça peut coûter cher...

Dans l'engagement, il faut faire très attention, parce qu'en s'engageant on se salit les mains. Le monde n'est jamais chimiquement pur. Ça veut dire qu'on côtoie toujours le mal. Le discernement est extrêmement difficile et vous devez le faire tous les jours, à chaque instant de votre vie. Mais il faut être dans le monde. Je préfère qu'il y ait un chrétien qui travaille dans une banque, par exemple, et qui essaie de gérer l'argent d'une manière chrétienne, c'est-à-dire juste et honnête. Au moment où vous faites des bénéfices telles que vous lésez du monde, il faut quand même commencer à se poser des questions. Et ça, c'est le travail le plus difficile du chrétien: être dans le monde, mais en chrétien. Et discerner ce qui est juste. Et puis des fois, il se trompe, parce que c'est lui qui doit discerner: il est seul. Ce n'est pas une petite affaire.

  1. Mgr Pierre Farine: La carte blanche

Mon message, je le donne aux jeunes, mais aussi aux autres: il faut être absolument enraciné dans le Christ. C'est pour moi la condition fondamentale. Tout ce qui tourne autour de l'Église, tout ce qu'offre l'Église (la parole, les sacrements, les communautés, l'action de l'Église), tout cela n'a qu'un seul but: mettre les chrétiens dans ce Corps et de les enraciner dans le Christ, leur aider à découvrir que le Christ est une personne. L'Église n'est ni un club, ni une association: le coeur de l'Église, c'est le Christ. L'important est que chaque personne de notre Église soit vraiment éveillée sur ce chemin du Christ. Il est le Chemin, la Vérité et la Vie. C'est le message de Benoît XVI dans son livre "Jésus de Nazareth". C'est son message fondamental: l'Église est servante, elle est au service du peuple chrétien pour que ce peuple soit en lien avec le Christ, et de plus en plus en lien avec le Christ. Il y a des instruments: l'évangile, les sacrements (p.ex.: l'eucharistie qui est l'entretien de la vie du Christ en nous) et la vie de communauté. Et ceci nous permet d'être témoins, là où nous sommes, avec les événements qui nous arrivent, qu'ils soient heureux ou malheureux.

Il faut être enraciné pour être témoin. L'Église est missionnaire ou elle n'est pas. Elle ne peut pas se taire, mais elle ne doit rien imposer. Elle doit proposer la foi, et il y a des propositions qui sont bien faites, comme les stands qui se déploient à Paris, aux alentours de la fête de la Toussaint, ou les rencontres des jeunes de Taizé, les JMJ, etc. D'autres propositions classiques devront être revitalisées comme la période du carême, par exemple: c'est une proposition faite aux chrétiens de se préparer à Pâques.

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Interwiew réalisée dans le courant du mois de janvier 2008, au vicariat épiscopal de Genève.

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Bientôt, une autre interwiew: celle du Cardinal Henri Schwery, évêque émérite du diocèse de Sion.

23 janvier 2007

Au fait Abbé Pierre, c’est quoi comme religion ?

medium_abbePierre.jpgComment déshabiller l’Abbé pour habiller Pierre (tiré de bigbanblog.net)
lundi 22 janvier 2007.

Peut-être mais déjà ce matin, on entendait des voix radiophoniques expliquer qu’il était devenu laïc, qu’il appartenait à la République. On déshabillait déjà le prêtre de son catholicisme pour habiller Pierre des beaux atours de la post-modernité. L’Abbé Pierre n’était-il pas un des hommes préférés des français ? D’ailleurs, le premier à témoigner ce matin n’était-ce pas Bernard Kouchner autre préféré des Français ? (Brialy avait piscine ?).

L’abbé Pierre n’était pas catholique, il était spectaculaire, médiatique mais catholique, vous imaginez ! Je me souviens que Fogiel souriait bonhomme quand l’Abbé évoquait le bon Dieu. Personne n’était dupe, tu penses ! A vrai dire, qui perdrait son temps à s’attarder sur la religion de l’abbé Pierre ? Qui oserait parler de sa foi, quel fou évoquerait sérieusement les fondements de sa charité chrétienne ? Ce matin l’abbé Pierre n’était pas une créature du Dieu, il appartenait à la modernité et à l’AFP ; précurseur des Don Quichottes comme les Beatles le furent des Spice Girls, faiseur d’événements à coup de confessions intimes comme on en rêve sur TF1, ami trop fidèle d’un historien révisionniste sans oublier ses sermons hivernaux rebaptisés coups de gueule parce qu’un sermon « ça va pas être possible ». On se demande après ça si l’abbé était vraiment baptisé.

Evidemment, l’abbé était toujours catholique mais tout le monde s’en foutait. L’Abbé était un mutant ; le chaînon manquant entre le catholicisme et la solidarité, c’était lui, avec son béret-bionique et sa fulguro-canne. Pierre préfigurait Coluche et Nicolas Hulot dans la grande galerie de l’évolution du Bien païen. Le simple fait qu’on puisse en faire un enfant du culte est évidemment un gros mot. Qui pourrait aujourd’hui sans être totalement ridicule oser dire que les catholiques ont perdu l’un des leurs et pas des moindres. Ce serait pour nos autres avouer que la religion peut servir à quelque chose.

Et là faut pas non plus exagérer.